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A l'origine : le Musée social entre recherche et réforme sociales

Le Comte de ChambrunL’appellation est trompeuse et reflète surtout le modeste projet initial : conserver et exposer de façon permanente les documents du pavillon d’Économie sociale de l’Exposition universelle de 1889. Cent ans après la Révolution française, près de vingt ans après la Commune, dans une période de crise économique, de mutations des structures industrielles et de montée des organisations ouvrières, la nécessité de la réflexion sur les réformes indispensables afin de préserver – voire d’instaurer à nouveau – un climat de paix sociale dans les entreprises et dans la société se fait pressante. Le projet d’une institution qui rassemble et conserve les documents et les informations sur les expériences et les réalisations dans le domaine social trouve des défenseurs dans différents milieux. Chez les disciples de Frédéric Le Play, qui voient dans les institutions patronales et les mutuelles les moyens d’améliorer les conditions des classes laborieuses, comme dans les cercles du christianisme social, ou parmi ceux qui favorisent l’intervention de l’État et les initiatives des ouvriers eux-mêmes, à condition qu’elles ne soient pas révolutionnaires.

 

La rencontre des porteurs d’un tel projet, Jules Siegfried, Léon Say et Émile Cheysson avec le comte de Chambrun aboutit en 1894 à la création d’une fondation privée à laquelle ce dernier décide de consacrer sa fortune. Immédiatement reconnue d’utilité publique et officiellement inaugurée en mars 1895, la fondation qui adopte le nom de Musée social deviendra en fait un véritable institut de recherches.
Doté de moyens importants, le Musée social s’organise selon une conception originale et novatrice pour l’époque. Plusieurs sections d’études et d’enquêtes sont mises en place dans le but de réunir une documentation sur des expériences inédites qui peuvent susciter des débats, contribuer à l’évolution de la législation, impulser de nouvelles réalisations. Ces sections organisent des missions d’études confiées à des enquêteurs rétribués. Les enquêtes donnent lieu à des rapports qui font souvent l’objet de conférences et sont publiés dans les périodiques du Musée social ou dans des collections d’ouvrages édités sous son parrainage. Par exemple, la section des associations ouvrières et coopératives, dirigée par Léon de Seilhac, envoie des observateurs aux congrès ouvriers socialistes français et internationaux, aux congrès syndicaux, coopératifs ou mutualistes. On les retrouve également lors des grandes grèves qui jalonnent l’histoire de la IIIe République. L’ensemble de la documentation réunie au cours de ces enquêtes est ensuite déposé à la bibliothèque de la fondation, qui constitue ainsi un fonds documentaire original et rare. À côté des sections d’études (section d’hygiène urbaine et rurale, section agricole, sections des associations ouvrières et des coopératives, des assurances sociales, des institutions patronales, etc.), des services permanents ont pour mission de constituer une documentation pratique en vue d’accueillir et de renseigner le public.La façade du Musée social en 1898

Bien que de sensibilités idéologiques diverses, les animateurs du Musée social étaient mus par une même volonté réformatrice, qui les conduisit à inspirer et influencer nombre de projets de lois. À tel point que l’institution a pu être surnommée à un moment «l’antichambre de la Chambre». C’est sur les questions relatives à l’urbanisme et au logement que le rôle de lobbying du Musée social est le plus évident. En 1908, il participe activement à la campagne pour le maintien d’espaces verts sur la ceinture des fortifications autour de Paris. Plus tard, les lois de 1919 sur l’extension des villes et celle de 1928 sur l’habitat social ont été préparées au sein de la Section d’hygiène urbaine et rurale avant d’être soumises au Parlement.

Cependant les bouleversements du XXe siècle n’ont pas épargné la fondation créée par le comte de Chambrun. Après la seconde guerre mondiale, son rôle de laboratoire de la réforme sociale s’atténue au profit des activités d’étude et de documentation. En 1963, le Musée social fusionne avec l’OCOB (Office central des œuvres de bienfaisance), fondé en 1890 par Léon Lefébure, dont la vocation était de recenser et coordonner les œuvres de bienfaisance afin de rendre plus efficace l’assistance privée. Il devient alors le CEDIAS-Musée social (Centre d’études, de documentation, d’information et d’action sociales) qui se consacre à l’information et à la réflexion sur les questions sociales, et plus spécifiquement aux problèmes de l’action sociale. Il reste toujours un espace de rencontres et d’échanges.

 

Un lieu vivant de mémoire et de recherche sur le social

Dès les origines de la fondation, à sa conception large du social a correspondu une conception neuve et anticipatrice du fonds documentaire de sa bibliothèque, pièce maîtresse de l’institution et expression concrète de sa pérennité dans le temps. En effet, la tâche assignée à la bibliothèque fut de recueillir tous les documents français et étrangers concernant l’état et l’évolution des grandes questions sociales, afin, d’un côté, de faciliter le travail des collaborateurs du Musée social et de ses sections, de l’autre de constituer un centre de documentation utile à tous ceux qui entreprenaient l’étude des problèmes sociaux. La documentation réunie fut très vite importante, grâce à une politique systématique d’achats et d’abonnements mais également à des modes originaux de collecte de documents.

La bibliothèque en 1898Déjà le premier conservateur de la bibliothèque prit de nombreux contacts avec les représentants des principaux mouvements sociaux qui envoyèrent régulièrement – et plusieurs continuent encore à le faire – leurs publications. Les contacts pris (avec les associations, syndicats, partis politiques) ont abouti à la constitution d’ensembles rares qui permettent aujourd’hui de pallier quelques graves lacunes des grandes bibliothèques parisiennes ayant des politiques plus traditionnelles. Il faut se rappeler qu’à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, rares étaient les institutions et les chercheurs qui se préoccupaient scientifiquement des questions sociales ; certains documents, édités en peu d’exemplaires – parfois quasi-illégalement – échappaient au dépôt légal. Par ailleurs, des liens avaient été établis avec des spécialistes des questions sociales dans différents pays, la Belgique, la Suisse, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie et les États-Unis, contribuant ainsi à l’élargissement international de la documentation réunie.

Mais la bibliothèque ne se contentait pas de recevoir, de classer et de conserver des documents, elle allait aussi les chercher, parfois même les susciter. Les enquêteurs du Musée social étaient envoyés là où un mouvement était né, là ou une forme d’organisation sociale méritait d’être étudiée, pour observer et analyser une grève, suivre un congrès ouvrier ou mutualiste et recueillir les documents correspondants. Une fois collectés, ces documents pouvaient à leur tour servir de base à des publications qui venaient enrichir la bibliothèque. Un réseau de liaisons avec les milieux scientifiques, des praticiens du social, ou d’animateurs de mouvements divers était à la fois la condition et le résultat d’un tel fonctionnement.

La démarche intellectuelle des fondateurs et des animateurs du Musée social explique la diversité et la richesse du fonds. Dans un souci d’intervention et de paix sociale, ceux-ci se sont intéressés aux conditions de vie et aux luttes du monde du travail, mais également à tout ce qui était fait, aussi bien du côté patronal que du côté de l’État, pour améliorer ces conditions. C’est ainsi qu’on trouve à la bibliothèque du CEDIAS-Musée social, une documentation sur le système des assurances sociales (en France et dans d’autres pays européens), les banques populaires, les caisses de crédit, les statuts des coopératives ou les actes des congrès d’organisations ouvrières. Mais également sur les politiques et la législation concernant les accidents de travail et les retraites, l’habitat social, la famille, etc. La liaison entre les problèmes du mouvement ouvrier et ceux de l’assistance, de la philanthropie et de l’action sociale, des mouvements sociaux et des politiques étatiques, constitue une des grandes originalités de cette bibliothèque.

Si au cours de son histoire, la bibliothèque du CEDIAS-Musée social a vu ses moyens se restreindre, tandis que la Fondation n’était plus en mesure d’initier elle-même des enquêtes et des recherches, elle a continué, grâce à son enracinement dans les milieux scientifiques et ceux de l’action sociale, à se développer dans le même esprit. Elle représente aujourd’hui encore un lieu de rencontre entre les acteurs sociaux et les scientifiques, elle est en mesure de favoriser les passages, toujours rares, entre les deux domaines, celui de la recherche et celui de l’activité sur le terrain. Elle occupe ainsi une place à part dans le paysage des bibliothèques françaises : se distinguant par l’originalité, la richesse et la cohérence de son fonds, elle fait partie de notre patrimoine.

 

Un fonds classé «Archives historiques», une implication forte dans plusieurs réseaux documentaires

Le 8 avril 2008, l'importance et l'intérêt patrimonial des fonds de la bibliothèque ont été reconnus par le ministère de la Culture et de la Communication avec la signature d'un arrêté classant « archives historiques » une partie des collections (archives et imprimés des origines à 1964). Souhaitant mettre en oeuvre une politique de préservation et de valorisation de ces collections, le personnel de la bibliothèque s'est investi depuis plusieurs années dans la modernisation du système informatique et dans la participation et l'animation de réseaux documentaires :

→ Le CODHOS (Collectif des centres de documentation en histoire ouvrière et sociale).
Fondé en 2000, le CODHOS est né du constat de la dispersion des archives et plus largement de la documentation en histoire ouvrière et sociale en France. Le CEDIAS-Musée social, en tant que membre fondateur, s'est fortement investi dès son origine dans cette association, et notamment dans la première production documentaire parue en 2002, sous la forme d'un guide des congrès du monde ouvrier (1870-1940).

→ Le SUDOC (Système universitaire de documentation)
Le SUDOC est chargé de gérer le catalogue collectif national des périodiques. La bibliothèque a repris contact avec ce réseau en 2008, et l'intégration des états de collection des 1500 titres conservés rue Las Cases va dorénavant être possible.

→ Un pôle associé documentaire de la Bibliothèque nationale de France (BnF)
En octobre 2008, suite à plusieurs réunions avec le département de la coopération de la BnF, le CEDIAS-Musée social a signé une convention de "pôle associé documentaire". La première étape de cette coopération va rendre possible la  conversion rétrospective (l'informatisation) du catalogue papier des monographies, afin de le rendre accessible sur internet, dans la catalogue de la bibliothèque, mais également dans le Catalogue collectif de France.

 

Bibliographie sélective


• Ouvrages

CHAMBELLAND Colette (dir.), Le Musée social en son temps, Paris, Presses de l’École normale supérieure, 1998, 402 p.

HORNE Janet, Le Musée social. Aux origines de l'Etat providence, préf. de P. Rosanvallon, Paris, Belin, 2004, 383 p.

HORNE Janet R., A Social Laboratory for Modern France. The Musée social and the Rise of the Welfare State, Durham & London, Duke University Press, 2002, XIII-353p.

MAGRI Susanna, Les laboratoires de la réforme de l’habitation populaire en France : de la Société française des habitations à bon marché à la Section d’hygiène urbaine et rurale du Musée social, 1889-1909, Paris, Ministère de l’équipement, du logement, des transports et du tourisme, 1995, 104 p.

VACHER Hélène, Projection coloniale et ville rationalisée : le rôle de l’espace colonial dans la constitution de l’urbanisme en France, Aalborg, Aalborg University Press, 1997, 422 p. (rééd. 2001).


• Articles

BAUDET Marie-Béatrice, «Les belles œuvres du Musée social», le Monde, 6 septembre 1995.

BLUM Françoise, «Le Musée social : lieu de mémoire vivant de l’économie sociale», Revue de l’économie sociale, n° 19, 1990, pp. 159-164.

BLUM Françoise, HORNE Janet, «Féminisme et Musée social : 1916-1939. La Section d’études féminines du Musée social», Vie sociale, n° 8-9, août-septembre 1988, pp. 314-402.

CHAMBELLAND Colette, «À travers cent ans de publications du Musée social», Vie sociale, n° 6, 1994, pp. 41-76.

CHAMBELLAND Colette, «Le CEDIAS-Musée social : entretien avec Michel Dreyfus», Revue de l’économie sociale, n° 4, avril-juin 1985, pp. 253-257.

CHAMBELLAND Colette, «Cent ans de Musée social», Urbanisme, n° 281, mars-avril 1995, pp. 55-56.

CHAMBELLAND Colette, «En revenant de l’Expo… La fondation du Musée social», Les Études sociales, n° 121, 1993, pp. 3-11.

CHAMBELLAND Colette, «Le Musée social, un champ de recherches», le Mouvement social, n° 171, avril-juin 1995, n° 171, pp. 71-78.

CHAMBELLAND Colette, «La Sorbonne du social a cent ans : propos recueillis par Bernard Gibaud», Revue des études coopératives, mutualistes et associatives (RECMA), n° 256, 2e trimestre 1995, pp. 26-34.

ELWITT Sanford, «Social Reform and Social Order in Late Nineteenth-century France : The Musée social and its Friends», French Historical Studies, vol. XII, n° 1, spring 1980, pp. 431-451.

HORNE Janet, «L’économie sociale et la naissance du Musée social», in A. Gueslin et P. Guillaume (dir.), De la charité médiévale à la Sécurité sociale, Paris, les Ed. ouvrières, 1992, pp. 107-116.

HORNE Janet, «Le Musée social à l’origine : les métamorphoses d’une idée», le Mouvement social, n° 171, avril-juin 1995, pp. 47-69.

HORNE Janet, «L’antichambre de la Chambre : le Musée social et ses réseaux réformateurs, 1894-1914», in Ch. Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, Ed. de l’EHESS, 1999, pp. 121-140.